Recyclage des médicaments en France : 7 675 tonnes collectées, où en est vraiment la filière
En 2024, les pharmacies françaises ont collecté 7 675 tonnes de médicaments non utilisés, selon les chiffres publiés par l'éco-organisme Cyclamed et repris par actu-environnement en juin 2025. Ce volume recule de 9,7 % sur un an, et la filière revendique pourtant un taux de collecte en hausse, à 77 % du gisement estimé. Ces deux chiffres qui semblent se contredire résument à eux seuls la difficulté de juger l'efficacité réelle du recyclage des médicaments en France.
Pour un acheteur responsable, un professionnel de santé ou un citoyen attentif, la question concrète est simple. Que vaut vraiment ce dispositif, que deviennent les médicaments rapportés, et que reste-t-il en dehors du circuit ? Cet article fait le tri entre ce qui est documenté, ce qui est revendiqué par les acteurs, et ce qui échappe encore à toute filière.
Combien de médicaments sont réellement collectés en France
La collecte des médicaments non utilisés a atteint 7 675 tonnes en 2024, contre 8 503 tonnes en 2023. Le recul des volumes collectés n'est pas récent. Selon actu-environnement (juin 2025), la collecte de Cyclamed culminait à 11 884 tonnes en 2016, puis à environ 10 000 tonnes en 2021 d'après le bilan relayé par Techniques de l'Ingénieur. La courbe descend depuis une décennie.
Cette baisse a une lecture favorable et une lecture prudente, et les deux tiennent. La lecture favorable : les Français achètent et stockent moins de médicaments. Le gisement estimé, c'est-à-dire la quantité totale de médicaments non utilisés présents dans les foyers, est passé de 19 000 tonnes en 2016 à 9 960 tonnes en 2024, d'après les données Cyclamed reprises par actu-environnement. Moins de médicaments dormants à la maison signifie moins de gaspillage en amont.
La lecture prudente porte sur le taux de collecte lui-même. Cyclamed annonce un taux de 77 % en 2024, contre 71 % en 2023, selon le site professionnel lepharmacien.fr. Ce taux rapporte le tonnage collecté à un gisement estimé, sans mesure directe. L'ADEME précise dans sa fiche sur la filière des médicaments non utilisés que le taux de collecte se calcule en rapportant les tonnages nets collectés au gisement annuel estimé. Quand le dénominateur est lui-même une estimation en baisse, un taux qui grimpe peut traduire autant un dénominateur qui rétrécit qu'un numérateur qui progresse. Le cahier des charges fixé par l'État, rappelé par l'ADEME, demande 70 % de collecte à compter de 2024. Sur ce critère réglementaire, l'objectif est tenu.
Que deviennent les médicaments une fois rapportés
Les médicaments rapportés en pharmacie sont incinérés, et la chaleur produite est récupérée sous forme d'énergie. La filière repose sur un circuit en trois temps : dépôt en officine, remontée vers les grossistes-répartiteurs, puis acheminement vers des usines d'incinération avec valorisation énergétique. Cyclamed travaille avec 60 usines de valorisation énergétique, dont une seule en outre-mer, en Martinique, selon le magazine Pharmaceutiques (avril 2026).
La valorisation énergétique a un périmètre précis qu'il faut nommer. Il s'agit d'incinération, et la récupération d'énergie consiste à utiliser la chaleur de combustion pour chauffer ou produire de l'électricité. D'après le dossier de presse Cyclamed 2024, 65 % des Français savent que les médicaments collectés produisent de l'énergie par incinération. Cette filière n'est donc pas un recyclage matière au sens où les molécules seraient réutilisées. Les médicaments sont détruits, et c'est précisément l'objectif sanitaire recherché, pour éviter toute remise en circulation.
Le recyclage matière, lui, concerne uniquement les emballages. Les étuis en carton et les notices en papier doivent être séparés à domicile et déposés dans le tri sélectif. Selon le dossier de presse Cyclamed 2024, 66 % des Français déclarent effectuer ce tri des emballages avant de rapporter leurs médicaments. Le médicament lui-même part à l'incinération, son emballage peut suivre une voie de recyclage distincte.
Le vrai enjeu invisible : ce qui finit dans l'eau
Le danger environnemental principal des médicaments vient de ceux qu'on consomme. Une fois ingérés, les médicaments sont en partie éliminés par les urines et les selles, passent dans les eaux usées, et les stations d'épuration ne sont pas conçues pour filtrer ces substances. Ce constat est posé par le ministère de la Transition écologique sur son portail notre-environnement.gouv.fr (janvier 2026), à partir des données du Service des données et études statistiques.
Les chiffres de contamination existent et sont datés. Entre 2023 et 2024, l'ANSES a mené une campagne de surveillance portant sur plus de 150 000 prélèvements d'eau potable sur le territoire, au cours de laquelle au moins un résidu pharmaceutique a été détecté dans environ 30 % des échantillons. Les concentrations restent de l'ordre du nanogramme par litre, soit des traces infimes, et les effets d'une exposition régulière à ces faibles doses restent mal connus, comme le reconnaît l'ANSES dans sa méthode d'évaluation des risques. Un risque est déjà identifié sans ambiguïté : les antibiotiques rejetés dans l'environnement favorisent l'apparition de bactéries résistantes, une préoccupation de santé publique mondiale, selon notre-environnement.gouv.fr.
Rapporter ses médicaments en pharmacie répond à un risque distinct de cette pollution de l'eau. Le geste évite qu'un médicament jeté à la poubelle ou dans l'évier ne rejoigne directement les déchets ménagers ou le réseau d'eaux usées. La part éliminée par l'organisme après ingestion constitue la voie de contamination majeure, et elle relève du traitement des eaux.
Cyclamed, le dispositif central de la filière
Cyclamed est l'éco-organisme agréé qui pilote la collecte des médicaments non utilisés en France. La filière a été mise en place en 1993, à la suite d'une directive européenne, et Cyclamed en est l'opérateur agréé depuis 2009, selon la fiche de l'ADEME sur la filière des médicaments non utilisés. La collecte est obligatoire pour toutes les pharmacies, qui sont environ 20 500 officines à servir de points de dépôt sur le territoire et en outre-mer.
Interrogé à la radio sur les raisons de rapporter ses médicaments, son président met en avant deux risques domestiques.
« Des ingestions accidentelles chez les jeunes enfants, ou des erreurs de prise chez les personnes âgées. Donc c'est un enjeu de santé publique et de responsabilité collective. »
Grégory Moses, président de Cyclamed
Cette prise de parole pointe un enjeu de santé publique domestique réel. Les données sur la fréquence précise de ces accidents liés spécifiquement aux médicaments non utilisés stockés ne sont pas fournies dans la chronique et n'ont pas été retrouvées dans une source tierce datée. Ce point reste donc une alerte de prévention, faute de fait chiffré.
L'efficacité de Cyclamed se mesure aussi à ce qu'il ne collecte pas. L'étude de caractérisation menée par le bureau SODAE, citée dans le bilan Cyclamed 2024, montre que la part de produits qui ne sont pas des médicaments dans les bacs de collecte est passée de 23,3 % à 26,4 %. Une partie de cette hausse vient de la reclassification de certains produits en dispositifs médicaux ou compléments alimentaires, qui sortent du périmètre de la filière. Autrement dit, plus d'un quart de ce que les Français déposent ne relève pas de ce que Cyclamed est chargé de traiter.
Un dispositif n'est jamais seul : le cas des déchets perforants
Le recyclage des produits de santé en pharmacie passe par plusieurs filières distinctes, et les médicaments n'en sont qu'une. Les déchets de soins perforants, comme les aiguilles, seringues et lancettes utilisées par les patients en autotraitement, relèvent d'un autre éco-organisme, DASTRI, agréé depuis 2011.
La comparaison des deux filières éclaire la performance de chacune. En 2025, DASTRI a collecté 2 192 tonnes de déchets perforants, en hausse de 5,8 % sur un an, avec un taux de collecte de 85,37 % des produits mis sur le marché par ses adhérents, selon actu-environnement (juin 2026). Le taux de DASTRI dépasse celui de Cyclamed, et les deux se calculent sur des bases différentes. DASTRI rapporte sa collecte aux unités mises en marché par ses adhérents, tandis que Cyclamed la rapporte à un gisement estimé dans les foyers. Comparer les deux taux directement n'a donc pas de sens méthodologique.
Une filière reste nettement en retard, celle des déchets perforants contenant de l'électronique, comme les pompes à insuline ou les capteurs de glucose. Son taux de collecte se situait à 35 % d'après Le Quotidien du Pharmacien, loin des autres filières. Ce contraste montre qu'un éco-organisme agréé et une obligation légale ne suffisent pas à garantir un taux élevé. La facilité du geste, la maturité du dispositif et l'ancienneté de l'habitude pèsent autant que la règle.
Le gaspillage de médicaments coûte 517 millions d'euros par an
Le recyclage intervient en bout de chaîne, après un gaspillage que la collecte ne peut pas empêcher. Le gaspillage de médicaments non utilisés coûte 517 millions d'euros par an à l'Assurance maladie, selon une analyse conjointe de l'Assurance maladie et de l'Agence nationale de sécurité du médicament relayée par BFM en juin 2026. Le volume de médicaments non utilisés a reculé de 30 % entre 2022 et 2024, et il représente encore 7 675 tonnes annuelles.
Les causes de ce gaspillage sont documentées. Selon l'Assurance maladie et l'ANSM, 70 % des unités collectées par Cyclamed sont des médicaments à prescription obligatoire, donc des produits prescrits sur ordonnance puis non consommés. Les facteurs avancés se cumulent : taille des conditionnements inadaptée, prescriptions parfois excessives, traitements inefficaces ou mal tolérés, et difficultés d'observance. La collecte récupère le médicament après coup. Les leviers en amont, la taille des boîtes et les habitudes de prescription, lui échappent.
Pour mettre ce gaspillage en perspective, la production des médicaments consommés en France génère 9,1 millions de tonnes de CO2 par an, selon des données publiées par The Shift Project en 2025. Le poids environnemental du médicament se joue très majoritairement à la fabrication et à la consommation.
Ce que vous pouvez vérifier et faire
Le réflexe de base reste solide et documenté : rapporter ses médicaments non utilisés en pharmacie, périmés ou non, sans jamais les jeter aux ordures ou dans l'évier. Ce geste est gratuit, obligatoire pour toutes les pharmacies, et il évite qu'un médicament intact ne rejoigne directement les déchets ménagers ou le réseau d'eau.
Pour aller plus loin, trois vérifications concrètes sont à votre portée. Séparez les emballages en carton et les notices avant de rapporter vos médicaments : eux relèvent du recyclage matière dans le tri sélectif, et le médicament part à l'incinération. Distinguez vos déchets de santé selon leur filière : les médicaments vont à Cyclamed, les aiguilles et lancettes à DASTRI, via des boîtes jaunes fournies gratuitement par votre pharmacie. Pour juger une statistique de collecte, demandez toujours sur quelle base elle se calcule, un taux rapporté à un gisement estimé ne se compare pas à un taux rapporté aux unités vendues.
Dans les prochains bilans, deux données méritent d'être surveillées : le tonnage net réellement traité, et la part de produits hors périmètre dans les bacs. Le taux de collecte, adossé à un gisement estimé en baisse, en dit moins. Ce sont ces deux chiffres qui diront si la filière capte mieux ou simplement moins.